Imaginez une élégante demeure blanche à colonnes, posée au sommet d'une colline au milieu d'un petit parc, loin des gratte-ciel et des foules de Midtown. Bienvenue à la Morris-Jumel Mansion, la plus ancienne maison encore debout à Manhattan ! Construite en 1765, elle a vu passer George Washington en pleine guerre d'Indépendance, des officiers britanniques et hessois, un aubergiste, un riche négociant français et son épouse aussi ambitieuse qu'excentrique, ou encore l'ancien vice-président Aaron Burr. Et selon la légende, certains de ses anciens occupants ne l'auraient jamais vraiment quittée… Suivez-nous dans le nord de Manhattan, à Washington Heights, pour découvrir cette maison-musée pleine de surprises.
L'histoire de la Morris-Jumel Mansion, de la colonie à la Révolution
Une résidence d'été pour un officier britannique
Tout commence en 1765. Roger Morris, officier de l'armée britannique à la retraite et membre du conseil exécutif de la province de New York, achète un domaine dans le nord de Manhattan, alors une campagne entièrement rurale. À l'époque, la ville de New York se limite à la pointe sud de l'île ! Morris y fait construire une maison de campagne pour lui et son épouse, Mary Philipse, afin d'y passer agréablement les mois d'été. Baptisée Mount Morris, elle est construite avec des chênes coupés dans la forêt voisine et tirés jusqu'au chantier par des bœufs. Le domaine s'étendait alors sur 53 hectares, de Harlem jusqu'à l'Hudson.
Le site n'a pas été choisi au hasard : la maison se dresse sur l'un des points les plus élevés de Manhattan. De là, on voyait autrefois le sud de l'île, l'Hudson et ses falaises des Palisades, le Bronx, le comté de Westchester, le détroit de Long Island et la rivière Harlem. Les Jumel affirmeront même plus tard que l'on pouvait apercevoir sept comtés depuis la maison ! Les enfants des Morris y naissent, et la demeure accueille, dans les années précédant la Révolution, certaines des fêtes les plus en vue de la colonie.
Le quartier général de George Washington
Loyalistes, fidèles à la Couronne britannique, les Morris quittent les lieux au début de la guerre d'Indépendance. En septembre 1776, alors que les troupes britanniques ont forcé l'armée continentale à se replier dans le nord de Manhattan, George Washington installe son quartier général dans la maison, choisie pour sa position dominante qui permet de surveiller l'approche de l'ennemi. Il y reste environ un mois avec son secrétaire militaire et ses aides de camp, préparant la bataille de Harlem Heights. Selon la tradition, c'est depuis le balcon du premier étage qu'il aurait observé le grand incendie qui ravagea New York en 1776.
Après la retraite de Washington, la maison passe aux mains des Britanniques. Elle devient notamment le quartier général du général britannique Henry Clinton, puis celui du commandant hessois Wilhelm von Knyphausen. C'est l'un des rares bâtiments à avoir hébergé des militaires des deux camps pendant le conflit. Les Britanniques l'occupent jusqu'à leur évacuation de New York en 1783, et les biens des Morris sont confisqués.
De la taverne à la fête des pères fondateurs
Après la guerre, la maison change plusieurs fois de mains. En 1785, elle devient une taverne, le Calumet Hall, étape très fréquentée sur l'ancienne route postale d'Albany : c'était la première auberge que rencontraient les voyageurs en quittant la ville. Une anecdote amusante : un observateur de l'époque trouvait son salon octogonal parfaitement adapté pour… une fête à la soupe de tortue ! En 1790, devenu président des États-Unis, George Washington revient sur les lieux avec plusieurs pères fondateurs et leurs familles pour un repas. Il notera, un brin mélancolique, que la maison est désormais aux mains d'un simple fermier.
Les Jumel, une histoire franco-new-yorkaise
Stephen Jumel, négociant en vins français
En 1810, un riche négociant en vins français, Stephen Jumel, achète la maison pour s'y installer avec son épouse, Eliza Jumel, et leur fille adoptive, Mary Bowen. Issue d'un milieu très modeste, Eliza rêve d'entrer dans la haute société new-yorkaise. Le couple transforme la demeure : il ajoute une entrée de style fédéral, avec son imposte en demi-lune, et redécore l'intérieur dans le goût Empire, alors très en vogue. Stephen fait même venir de France des cyprès d'Égypte, plantés autour de la maison en 1815. La même année, faute d'avoir conquis la bonne société, les Jumel partent pour la France. Une histoire tenace raconte que Stephen aurait offert sa maison de New York à Napoléon, mais les historiens la jugent peu probable.
Eliza Jumel et Aaron Burr, un mariage express
Stephen Jumel meurt en 1832 des suites d'un accident de calèche. L'année suivante, le 3 juillet 1833, Eliza épouse dans le salon de la maison un homme célèbre : Aaron Burr, ancien vice-président des États-Unis, resté dans l'histoire pour avoir tué Alexander Hamilton en duel en 1804. Le mariage tourne court : Eliza demande le divorce dès 1834, et celui-ci est prononcé en 1836, peu avant la mort de Burr. Devenue excentrique en vieillissant, Eliza se serait promenée à cheval autour de la maison, suivie de personnes costumées en soldats, et aurait reçu dans le salon octogonal des invités imaginaires portant des titres royaux. Elle meurt dans la maison en 1865.
Un pionnier français du cinéma
Voici une anecdote que peu de visiteurs connaissent. Après le départ des héritiers des Jumel, la maison aurait été occupée, à la fin des années 1880, par Lizzie Le Prince, l'épouse de Louis Aimé Augustin Le Prince, l'un des pionniers français du cinéma. Il souhaitait y organiser des projections publiques de ses films, mais disparut mystérieusement en 1890, sans que l'on sache jamais ce qu'il était advenu de lui. Un mystère qui fascine encore les historiens du cinéma !
Le musée, ouvert en 1907
Rebaptisée Earle Cliff par la famille Earle, propriétaire à partir de 1894, la maison est finalement rachetée par la ville de New York en 1903. Le parc Roger Morris, qui l'entoure, ouvre au public la même année, et le musée est inauguré le 29 mai 1907, géré à l'origine par une association fondée par les Filles de la Révolution américaine. En 1976, pour le bicentenaire des États-Unis, la reine Elizabeth II visite même la maison. La demeure est aujourd'hui classée National Historic Landmark et monument historique de New York, pour ses façades comme pour ses intérieurs.
Que voir à la Morris-Jumel Mansion ?
Une architecture palladienne pionnière
La Morris-Jumel Mansion est l'un des premiers exemples d'architecture palladienne aux États-Unis, inspirée de l'architecte italien de la Renaissance Andrea Palladio. Sa façade sud est dominée par un imposant portique sur deux niveaux, soutenu par de grandes colonnes toscanes et coiffé d'un fronton triangulaire ; le New York Daily News le présentait comme le seul portique de New York construit avant la Révolution. Autre curiosité : ses murs de brique, épais de plus de 60 centimètres, sont recouverts de planches de bois peintes en blanc et travaillées pour imiter la pierre. À l'arrière, une annexe octogonale abrite un salon qui serait le premier de ce type dans le pays.
Des pièces d'époque restaurées
À l'intérieur, les pièces ont été meublées et décorées pour évoquer les grandes époques de la maison : celle des Morris, celle de Washington et celle des Jumel. Selon le service des parcs de New York, neuf pièces d'époque ont été restaurées, dont le bureau de George Washington, dans le salon octogonal, une salle à manger scintillante de cristaux et de verreries du XVIIIe siècle, et la chambre d'Eliza Jumel, décorée dans le style Empire, où trône un lit qui, selon elle, aurait appartenu à Napoléon. Les collections réunissent des meubles signés des grands ébénistes Thomas Sheraton, Thomas Chippendale et Duncan Phyfe, de la porcelaine, des papiers peints français et des objets ayant appartenu à Aaron Burr. Ne manquez pas non plus la cuisine du sous-sol, taillée dans la roche, avec sa grande cheminée de brique.
Une maison hantée ?
La Morris-Jumel Mansion a la réputation d'être l'une des maisons les plus hantées de New York. Selon les rumeurs, elle abriterait jusqu'à cinq fantômes, dont ceux d'Eliza Jumel et d'Aaron Burr. Déjà au XIXe siècle, Mary Bowen refusait de rester seule dans la maison, persuadée qu'elle était hantée par des fantômes de soldats. La demeure a d'ailleurs été étudiée par plusieurs émissions de télévision consacrées au paranormal, et le musée organise régulièrement des visites sur le thème des fantômes. Frissons garantis !
Sur les traces de Hamilton
Les fans de comédies musicales seront ravis : Lin-Manuel Miranda a écrit une partie de Hamilton à la Morris-Jumel Mansion en 2015. Rien d'étonnant, puisqu'Aaron Burr, le rival d'Alexander Hamilton, y a vécu ! Le succès du spectacle a d'ailleurs attiré de nombreux nouveaux visiteurs au musée. Si l'envie vous prend de voir un spectacle pendant votre séjour, consultez nos conseils pour voir un spectacle à Broadway.
Visiter la Morris-Jumel Mansion : infos pratiques
Comment se rendre à la Morris-Jumel Mansion
La maison se trouve au 65 Jumel Terrace, dans le parc Roger Morris, délimité par la 160e Rue, Jumel Terrace, la 162e Rue et Edgecombe Avenue, dans le quartier de Washington Heights, au nord de Manhattan. La station de métro la plus proche est 163rd Street–Amsterdam Avenue, sur la ligne C : il suffit ensuite de quelques minutes de marche pour rejoindre le parc. On entre dans le parc par un portail situé sur Jumel Terrace, à l'ouest, d'où une allée de briques bordée d'arbres mène jusqu'à la porte d'entrée. Repère charmant : juste à l'ouest de la maison, Sylvan Terrace, l'ancienne allée des carrosses de la demeure, est bordée de rares maisons en bois du XIXe siècle.
Important : la maison fait l'objet d'importants travaux de restauration, et l'accès à l'intérieur peut être limité ou remplacé par des visites guidées extérieures pendant certaines périodes. Avant de vous déplacer, vérifiez les conditions de visite, les horaires et le programme des événements sur le site officiel de la Morris-Jumel Mansion. Le parc qui entoure la maison reste, lui, un lieu de promenade agréable.
Le parc et le jardin octogonal
Prenez le temps de flâner dans le parc Roger Morris, dernier vestige du grand domaine d'origine. Au nord-est, un jardin en contrebas, de forme octogonale en écho à l'annexe de la maison, a été dessiné dans les années 1930 par Helen Elise Bullard. Pelouses et roseraie complètent le décor. Le musée organise aussi régulièrement des concerts, des conférences, des ateliers et des journées familiales, idéales pour découvrir la maison autrement.
Que faire autour de la maison ?
La Morris-Jumel Mansion est située à la lisière de Sugar Hill, un quartier chargé d'histoire. Le musicien de jazz Duke Ellington, qui habitait juste en face, surnommait d'ailleurs la maison « la couronne de Sugar Hill ». Profitez de votre venue pour explorer le nord de Manhattan et Harlem, où vous pourrez découvrir le mythique Apollo Theater. Pour d'autres idées de visites, consultez notre sélection de monuments de New York et notre guide des musées à visiter à New York.
Loin des circuits habituels, la Morris-Jumel Mansion offre une visite hors du temps, où l'on croise George Washington, un négociant français, une femme au destin romanesque et quelques fantômes. Le Wall Street Journal la comptait parmi les trésors culturels trop souvent oubliés de Manhattan : à vous de la découvrir !

