Imaginez un palais de marbre rose glissé entre deux immeubles de Midtown, où dorment trois bibles de Gutenberg, des partitions de Mozart et les dessins préparatoires du Petit Prince. Voici sans doute le plus élégant des musées méconnus de New York.
La Morgan Library & Museum, création d'un collectionneur hors norme
Pierpont Morgan, banquier et collectionneur insatiable
Avant d'être un musée, la Morgan Library a d'abord été le caprice magnifique d'un homme. John Pierpont Morgan (1837-1913), le banquier le plus puissant des États-Unis de son époque, achète en 1880 une maison de grès brun à l'angle de Madison Avenue et de la 36ème rue, dans le quartier alors résidentiel de Murray Hill. Il collectionne des autographes depuis les années 1850, mais tout s'accélère après la mort de son père Junius en 1890 : sur les conseils de son neveu, il se met à acheter des livres rares, puis des manuscrits médiévaux par collections entières. Détail cocasse : ses tableaux, taxés à l'importation, restent en Angleterre, tandis que ses livres, eux, s'entassent tranquillement dans la cave de sa maison new-yorkaise.
L'appétit du personnage dépasse vite les capacités de son sous-sol. Entre 1899 et 1902, il rachète les bibliothèques de trois grands collectionneurs, soit des centaines de manuscrits enluminés, d'estampes et de documents. Certaines années, il consacre à ses acquisitions la moitié de ses revenus. Vers 1900, son gendre décrit une cave littéralement encombrée de piles d'objets, et une partie de la collection doit être entreposée ailleurs, dans une autre bibliothèque de la ville. Morgan collectionne visiblement par passion plus que par calcul : il lui arrive d'acheter une œuvre en quelques minutes, et de refuser catégoriquement une pièce qu'il juge trop chère. Il ne manque plus qu'un écrin digne de ce trésor.
Charles McKim, l'architecte de la bibliothèque
Morgan s'offre dès 1900 un terrain sur la 36ème rue et fait raser les maisons qui l'occupaient. Il consulte d'abord l'agence Warren and Wetmore, qui lui propose un édifice baroque coiffé d'un dôme : trop tapageur à son goût. C'est finalement Charles Follen McKim, de la célèbre agence McKim, Mead & White, qui décroche la commande en 1902, avec une consigne restée célèbre : le banquier veut « un bijou ». Le chantier démarre en 1903 et s'achève en 1906. Morgan renonce au marbre blanc, un voisin lui ayant fait remarquer que sa bibliothèque ressemblerait alors à un mausolée, et lui préfère un marbre rosé du Tennessee dont la teinte change avec la lumière du jour.
Le raffinement de la construction confine à l'obsession. Les blocs sont posés à sec, ajustés avec une précision telle qu'il n'a pratiquement pas fallu de mortier, de fines feuilles d'étain étant glissées entre les joints pour éviter l'humidité : un caprice facturé 50 000 dollars supplémentaires, que Morgan accepte sans sourciller. McKim s'inspire de la Villa Giulia et de la Villa Médicis, à Rome, pour dessiner cette façade d'une sobriété toute classique, percée d'une arcade palladienne. Deux lionnes de pierre veillent sur l'escalier : elles sont l'œuvre d'Edward Clark Potter, le sculpteur qui réalisera ensuite les fameux lions de la New York Public Library. Derrière elles, une paire de portes en bronze du XVIe siècle importée de Florence imite celles du baptistère de la ville.
La note finale s'élève à 1,2 million de dollars de l'époque. À peine terminée, la bibliothèque devient un lieu de pouvoir : lors de la panique financière de 1907, Morgan y enferme une nuit entière les dirigeants des banques et des sociétés de fiducie de la ville, jusqu'à ce qu'ils s'accordent sur un plan pour enrayer la crise. Pour que l'on puisse admirer son bijou depuis Madison Avenue, il fait ensuite démolir la maison voisine et aménager à la place un jardin dessiné par la paysagiste Beatrix Farrand. La légende du lieu est en marche.
De la bibliothèque privée au musée ouvert à tous
Pierpont Morgan meurt en 1913 en léguant sa collection à son fils John Pierpont Morgan Jr., dit « Jack », avec le souhait qu'elle soit rendue durablement accessible au peuple américain, pour son instruction et son plaisir. Jack tient parole : en mars 1924, la Pierpont Morgan Library devient une institution publique, dotée d'un fonds de 1,5 million de dollars et confiée à un conseil d'administration. Une femme veille sur l'ensemble : Belle da Costa Greene, engagée comme bibliothécaire personnelle du financier au milieu des années 1900, dirigera la collection pendant plus de quatre décennies, écumant ventes et arrière-boutiques pour l'enrichir, jusqu'à son départ en 1948.
Le lieu n'a jamais cessé de grandir. En 1928, une annexe de marbre signée Benjamin Wistar Morris remplace la maison de Pierpont Morgan à l'angle de Madison Avenue. En 1988, l'institution rachète le 231 Madison Avenue, l'ancienne demeure de Jack Morgan, seule maison de grès brun survivante de ce tronçon de l'avenue. Enfin, entre 2003 et 2006, l'architecte italien Renzo Piano orchestre la plus grande transformation de son histoire : 75 000 pieds carrés supplémentaires, en bonne partie creusés dans le socle rocheux de Manhattan, un pavillon d'entrée en verre et acier rosé sur Madison Avenue, et un nouveau nom, Morgan Library & Museum. Une restauration en 2010, puis l'ouverture d'un jardin en 2022, ont achevé de rendre le lieu accueillant.
Les trésors de la Morgan Library : manuscrits, partitions et dessins
Bibles de Gutenberg et manuscrits enluminés
La collection dépasse aujourd'hui les 350 000 pièces, et sa colonne vertébrale reste les manuscrits enluminés : plus de mille cent volumes, du VIe au XVIe siècle. On y trouve des pièces qui font rêver les médiévistes du monde entier, comme la Bible Morgan, le Beatus Morgan, les Heures de Catherine de Clèves, les Heures noires ou le Codex Glazier. Le musée conserve aussi les somptueuses plaques d'orfèvrerie de l'Évangéliaire de Lindau et le triptyque de Stavelot, un reliquaire du XIIe siècle. Ajoutez des reliures coptes des IXe et Xe siècles et une collection de sceaux-cylindres du Proche-Orient ancien, et vous mesurez l'étendue du terrain de jeu.
Côté imprimés, la Morgan Library aligne des raretés absolues : trois exemplaires de la Bible de Gutenberg, l'un des trois exemplaires connus du Missel de Constance, un précieux Psautier de Mayence, les Évangiles d'or d'Henri III, des ouvrages sortis des presses de William Caxton, le premier imprimeur anglais, et l'un des quelque vingt-quatre tirages originaux de la Déclaration d'indépendance américaine. Les livres pour enfants ne sont pas oubliés, avec des premières éditions d'Alice au pays des merveilles, de Max und Moritz ou de Struwwelpeter, et la première impression connue d'une comptine anglaise célèbre.
Écrivains, carnets et journaux intimes
Le musée est aussi un paradis pour les amoureux de littérature. Sa pièce la plus célèbre est sans doute le manuscrit original d'Un chant de Noël de Charles Dickens, couvert de ratures. À côté, vous croiserez le poème Endymion de John Keats, les carnets de Percy Bysshe Shelley, de Nathaniel Hawthorne, de Henry David Thoreau ou de Tennessee Williams, une nouvelle d'Edgar Allan Poe, des pages de Jane Austen et de John Milton, ou encore le Novum Organum de Francis Bacon. Le musée conserve même des journaux intimes : ceux de la reine Victoria, de l'écrivain E. B. White, d'un pirate nommé Bartholomew Sharp… et de Pierpont Morgan lui-même.
Les visiteurs francophones ont de quoi se sentir chez eux. Les collections abritent des écrits de Victor Hugo, d'Émile Zola, d'Honoré de Balzac, d'Alexandre Dumas, de George Sand et de Marie-Antoinette, ainsi que des lettres autographes de Napoléon et de Voltaire. Deux pépites raviront les nostalgiques : les dessins préparatoires du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry et des œuvres de Jean de Brunhoff, le père de Babar. Le fonds de dessins français est par ailleurs remarquable, avec des feuilles de Watteau, Boucher, Jacques-Louis David, Ingres et pas moins de cinquante-quatre dessins d'Eugène Delacroix.
Musique, dessins et curiosités
La musique occupe une place à part. La Morgan Library conserve plus d'un millier de manuscrits musicaux, des milliers de lettres de compositeurs et des partitions annotées de Beethoven, Brahms, Chopin, Haydn, Mahler, Rossini, Verdi ou Gounod. Amusant : le seul manuscrit musical important que Pierpont Morgan ait acheté de son vivant est la Sonate pour violon en sol majeur opus 96 de Beethoven, acquise en 1907 ; tout le reste est arrivé plus tard, notamment grâce à de grands legs. Vous y trouverez aussi la Symphonie Haffner de Mozart, des Impromptus de Schubert et même les bouts de papier sur lesquels Bob Dylan a jeté les paroles de Blowin' in the Wind. Les réserves gardent encore des secrets : une valse inédite de Chopin y a été identifiée par l'équipe du musée.
Restent les arts graphiques : environ douze mille dessins et aquarelles remontant jusqu'au XIVe siècle, dont un millier de feuilles britanniques et trois mille italiennes. Rembrandt, William Blake, Renoir ou Cézanne y côtoient quelques tableaux de maîtres anciens rassemblés par Morgan, signés Hans Memling, le Pérugin ou Cima da Conegliano. Le musée s'est également doté d'un département de photographie, où figurent notamment des tirages d'Henri Cartier-Bresson. Comme tout ne peut évidemment pas être exposé en même temps, les expositions temporaires renouvellent régulièrement ce que l'on peut admirer sur place : deux visites à quelques années d'intervalle ne se ressemblent jamais tout à fait.
Visiter la Morgan Library & Museum : mode d'emploi
Les salles à ne pas manquer
Le clou de la visite, c'est le bâtiment historique de McKim, avec ses trois salles disposées autour d'une rotonde polychrome. Levez la tête : le plafond peint par H. Siddons Mowbray s'inspire de Raphaël, tandis que le sol de marbre reprend le dessin de celui de la Villa Pia, au Vatican. À l'est s'ouvre l'East Room, la grande salle de bibliothèque et ses rayonnages sur trois niveaux protégés par des vitrines. Cherchez la cheminée du XVe siècle importée d'Italie, surmontée d'une tapisserie représentant le Triomphe de l'Avarice — un choix qui ne manque pas d'autodérision pour un banquier — et les signes du zodiaque peints dans les écoinçons, Morgan y attachant une grande importance. Certaines bibliothèques pivotent d'ailleurs pour révéler un escalier dérobé menant aux étages supérieurs.
À l'ouest, le West Room était le bureau personnel de Morgan, tendu d'un damas rouge reproduisant un motif du palais Chigi à Rome, sous un plafond à caissons acheté, dit-on, dans un palais cardinalice italien ; l'artiste James Wall Finn y peignit des armoiries inspirées des ex-libris de la collection. C'est là que le financier recevait banquiers et marchands d'art. La salle nord, ancien bureau de la bibliothécaire, est ouverte au public depuis 2010 et présente des objets égyptiens, grecs, romains et proche-orientaux. Autour, l'extension de Renzo Piano organise la circulation : le Gilbert Court et sa verrière, les galeries d'expositions temporaires, une librairie et une salle à manger installées dans l'ancienne maison de Jack Morgan, et le Gilder Lehrman Hall, un auditorium de 280 places enfoui sous la rue, où sont donnés des concerts.
Comment s'y rendre
Le musée se trouve dans Murray Hill, sur Madison Avenue à hauteur de la 36ème rue. Le plus simple est de prendre la ligne 6 du métro jusqu'à la station 33rd Street : il vous reste trois blocs vers le nord et une avenue vers l'ouest, soit environ cinq minutes de marche. Depuis Grand Central Terminal, desservi par les lignes 4, 5, 6, 7 et la navette S, comptez une dizaine de minutes en descendant Madison Avenue vers le sud. Les stations de Herald Square, à la 34ème rue, sont elles aussi accessibles à pied vers l'ouest. En bus, les lignes qui parcourent Madison Avenue et la Cinquième Avenue vous déposent devant la porte. L'entrée se fait par le pavillon de verre sur Madison Avenue ; le portique de marbre et ses lionnes, eux, donnent sur la 36ème rue.
Prévoyez une heure trente à deux heures pour faire le tour tranquillement, davantage si une exposition temporaire vous retient. Des visites guidées des salles historiques sont proposées en journée, la salle de lecture accueille les chercheurs, et le jardin qui entoure le bâtiment d'origine, dessiné avec des allées de galets posés à la main par un artisan sicilien, offre une pause rare dans un quartier avare d'espaces verts. Pour connaître les expositions du moment, la programmation musicale et les modalités d'accès, le mieux reste de consulter le site officiel du musée.
Que voir autour de la Morgan Library ?
Le quartier se prête bien à une demi-journée de flânerie. L'Empire State Building se dresse à cinq minutes de marche vers l'ouest, au croisement de la 34e rue et de la Cinquième Avenue. En remontant vers le nord, vous rejoignez Bryant Park et son gazon cerné de gratte-ciel, puis les vitrines de la Cinquième Avenue. Autour de Park Avenue et de Lexington Avenue, les cafés et les restaurants ne manquent pas pour prolonger la visite en discutant enluminures.
Faut-il caser la Morgan Library dans un premier séjour new-yorkais déjà bien chargé ? Si vous aimez les livres, la musique, le dessin ou simplement les intérieurs somptueux, la réponse est oui : la visite est courte, rarement bondée, et le contraste entre le calme feutré des boiseries et l'agitation de Midtown fait partie du plaisir. Et si vous hésitez encore, jetez un œil à notre panorama des musées de New York pour construire un parcours à votre goût.
Article co-rédigé avec l'aide d'une IA, vérifié et enrichi par notre équipe.

