Et si l'on vous disait que l'on peut admirer Goya, Velázquez et El Greco à New York, dans un palais de style Beaux-Arts presque inconnu des touristes ? Direction le nord de Manhattan, sur Broadway, à hauteur de la 155e Rue. Là, derrière des grilles en fer forgé, s'ouvre une élégante esplanade bordée de bâtiments néoclassiques : Audubon Terrace. C'est ici que se cache la Hispanic Society Museum & Library, l'une des plus remarquables collections d'art et de culture espagnols et portugais hors de la péninsule Ibérique. Au programme : une salle entière tapissée des toiles monumentales de Joaquín Sorolla, des chefs-d'œuvre de la peinture espagnole et une bibliothèque de livres anciens à faire rêver les bibliophiles. ¡Vamos !
L'histoire de la Hispanic Society, le rêve d'Archer Huntington
Un philanthrope passionné d'Espagne
Tout commence avec un homme : Archer Milton Huntington, riche philanthrope américain passionné par l'Espagne et le monde lusophone. Le 18 mai 1904, il fonde la Hispanic Society of America, une institution destinée à faire connaître les arts et les cultures de l'Espagne, du Portugal et de leurs anciennes colonies d'Amérique latine et d'Asie. À une époque où les relations entre les États-Unis et l'Espagne sont plutôt tendues, Huntington est convaincu que l'art hispanique mérite d'être étudié et admiré. Il ne se contente pas de peintures : il rassemble aussi des objets, des œuvres littéraires et quelque 40 000 livres, pour faire de son institution un véritable centre de recherche.
Petite précision amusante : malgré son nom, la Hispanic Society n'a jamais fonctionné comme une société savante. Et son nom prête souvent à confusion : elle est consacrée avant tout à l'Espagne et au Portugal, plutôt qu'à la culture latino-américaine des États-Unis, alors même qu'elle se trouve dans un quartier aujourd'hui majoritairement hispanique, notamment dominicain. Le New York Times l'a d'ailleurs qualifiée d'institution peut-être la plus incomprise de New York !
Audubon Terrace, un ensemble Beaux-Arts
Pour abriter ses collections, Huntington choisit un terrain qui faisait autrefois partie du domaine du peintre et naturaliste John James Audubon, célèbre pour ses illustrations d'oiseaux. Le bâtiment principal, de style Beaux-Arts, est dessiné par son cousin, l'architecte Charles Pratt Huntington, et ouvre en 1908. Huntington rêve de faire d'Audubon Terrace un véritable complexe d'institutions culturelles, un projet en partie réalisé : l'ensemble réunit des bâtiments signés par plusieurs grands architectes, dont Cass Gilbert et le cabinet McKim, Mead & White. Un second bâtiment est ajouté au nord de la terrasse en 1930. L'ensemble d'Audubon Terrace est classé monument historique de New York depuis 1979, et le complexe de la Hispanic Society a été désigné National Historic Landmark en 2012.
Des sculptures monumentales sur la terrasse
Dès l'origine, Huntington voulait orner ses bâtiments de sculptures pour en faire de véritables œuvres d'art. Après son mariage avec la sculptrice Anna Vaughn Hyatt en 1923, ce projet prend forme. Sur la terrasse inférieure trône une imposante statue équestre en bronze du Cid Campeador, le célèbre héros de la Reconquista espagnole. Devant le bâtiment nord, les sculptures d'Anna Hyatt Huntington côtoient neuf grands bas-reliefs du sculpteur suisse-américain Berthold Nebel, une commande qui lui a demandé dix ans de travail.
Une renaissance récente
Après des années difficiles, la Hispanic Society a entrepris une importante rénovation. À partir de 2017, le musée ferme ses portes pour des travaux de grande ampleur, qui permettent de remplacer la toiture et l'éclairage. Pendant la fermeture, environ 200 des œuvres les plus importantes de la collection partent en voyage : elles sont exposées au musée du Prado, à Madrid, puis à Mexico et dans plusieurs musées américains, avant une grande exposition à Londres. Le musée s'agrandit aussi en investissant le bâtiment voisin, l'ancien musée de l'Indien d'Amérique, qui accueille des expositions temporaires dès 2021. La réouverture générale a lieu en juin 2023. Clin d'œil pour les visiteurs français : en 2020, le musée a nommé à sa tête Guillaume Kientz, ancien conservateur au musée du Louvre.
Les trésors de la Hispanic Society
Goya, Velázquez et El Greco
Avec plus de 18 000 œuvres, de la préhistoire au XXe siècle, la collection de la Hispanic Society est d'une richesse étonnante. Les amateurs de peinture espagnole y trouveront des œuvres importantes de Diego Velázquez, d'El Greco et de Francisco de Goya. Dans la cour principale trône l'une des stars du musée : le portrait de la duchesse d'Albe peint par Goya en 1797, entouré d'autres chefs-d'œuvre issus du monde hispanique sur trois continents. La peinture plus moderne est aussi à l'honneur, avec notamment un ensemble d'œuvres d'Ignacio Zuloaga.
La salle Sorolla, un voyage à travers l'Espagne
C'est le moment fort de la visite. En 1911, Archer Huntington commande au peintre valencien Joaquín Sorolla, le plus grand artiste espagnol de son temps, une série de toiles pour une nouvelle galerie de son musée. Sorolla connaissait déjà un immense succès aux États-Unis : l'exposition que lui avait consacrée la Hispanic Society en 1909 avait attiré quelque 160 000 visiteurs en un mois seulement ! Il travaille à cette commande de 1913 à 1919 et réalise Vision d'Espagne, une série de quatorze peintures monumentales qui font le tour de la salle sur plus de 60 mètres de long. Costumes traditionnels, fêtes, paysages et scènes de vie des différentes régions d'Espagne se déploient sous vos yeux dans un éclatant festival de couleurs et de lumière. Réinstallée en 2010, la salle Sorolla est un véritable voyage à elle seule.
Sculptures, céramiques et arts décoratifs
La collection ne se limite pas à la peinture. Elle comprend aussi des sculptures et des éléments d'architecture, du mobilier, des objets en métal, des textiles et une belle collection de céramiques. De quoi découvrir toute la richesse des arts du monde hispanique et lusophone, des objets archéologiques aux arts décoratifs les plus raffinés.
Une bibliothèque de livres rares
Fidèle à la vision de son fondateur, la Hispanic Society est aussi une grande bibliothèque de recherche. Elle réunit plus de 250 000 livres, 200 000 documents, 175 000 photographies et 15 000 estampes. Sa réserve de livres rares compte 15 000 ouvrages imprimés avant 1700, dont une première édition de Don Quichotte de Cervantes. Parmi ses trésors figurent aussi un livre d'heures noir, manuscrit du XVe siècle dont il n'existe qu'une poignée d'exemplaires, et l'immense mappemonde réalisée en 1526 par Juan Vespucci, neveu du célèbre navigateur Amerigo Vespucci.
Visiter la Hispanic Society Museum & Library : infos pratiques
Comment se rendre à la Hispanic Society
Le musée se trouve sur Audubon Terrace, du côté ouest de Broadway, entre la 155e et la 156e Rue, dans le nord de Manhattan, entre Harlem et Washington Heights. Pour y accéder, entrez sur l'esplanade d'Audubon Terrace depuis Broadway, puis montez les marches en passant les grilles en fer forgé. En métro, la station la plus proche est 157th Street, à deux pas de la terrasse, sur la ligne 1. Plusieurs bus desservent aussi le secteur, dont les Bx6, M4, M5 et M100. Repère : la grande statue équestre du Cid, au centre de la terrasse.
Pour les personnes à mobilité réduite, une rampe est disponible au niveau du premier escalier menant à la terrasse, et les escaliers suivants sont équipés de plateformes élévatrices actionnées par le personnel : il suffit de sonner. Fidèle à la volonté de son fondateur, le musée a toujours été accessible gratuitement. Les jours d'ouverture étant limités, vérifiez-les avant de vous déplacer sur le site officiel de la Hispanic Society Museum & Library, où vous trouverez aussi le programme des visites guidées et des expositions temporaires.
Nos conseils pour la visite
Prévoyez environ une heure et demie pour découvrir les collections et profiter de la salle Sorolla, sans oublier une balade sur l'esplanade d'Audubon Terrace pour admirer l'architecture et les sculptures. Des visites guidées avec les médiateurs du musée sont proposées : une belle façon de mieux comprendre l'histoire du lieu et de ses trésors. Enfin, respectez les consignes : il est interdit de toucher les objets exposés, y compris le mobilier, et les bagages volumineux ne sont pas acceptés.
Que faire dans le nord de Manhattan ?
La Hispanic Society est une excellente occasion d'explorer le nord de Manhattan, loin des sentiers touristiques. Profitez-en pour découvrir Harlem, tout proche, et son mythique Apollo Theater. Et si vous êtes amateur de grands maîtres européens, prolongez l'expérience au Metropolitan Museum of Art. Pour d'autres idées, consultez notre guide des musées à visiter à New York et notre sélection de monuments de New York.
Loin des foules du Met ou du MoMA, la Hispanic Society Museum & Library offre une expérience rare : celle de se retrouver presque seul face à Goya, Velázquez ou aux éblouissantes toiles de Sorolla. Une escapade ibérique inattendue en plein Manhattan, qui mérite largement le trajet vers le nord de l'île !
