Il pèse plus de trois tonnes, baisse la tête d'un air menaçant et attire chaque jour des milliers de visiteurs venus du monde entier : le Charging Bull, le célèbre taureau de Wall Street, est devenu l'un des symboles les plus reconnaissables de New York. Mais derrière cette sculpture de bronze se cache une histoire incroyable : celle d'un artiste sicilien qui, une nuit de décembre 1989, a déposé son œuvre devant la Bourse de New York… sans rien demander à personne ! Suivez-nous dans le Financial District à la rencontre de ce taureau pas comme les autres.
L'histoire du Charging Bull, un cadeau de Noël inattendu
Arturo Di Modica, le sculpteur sicilien
L'auteur du taureau, Arturo Di Modica, est né en 1941 à Vittoria, en Sicile. Arrivé sans le sou aux États-Unis en 1970, il s'installe à New York, où il mène une carrière de sculpteur depuis son atelier de SoHo, en travaillant le plus souvent seul et sans galerie pour le représenter. Reconnaissant envers le pays qui l'a accueilli et lui a permis de réussir, il imagine une œuvre destinée à redonner confiance aux Américains dans un moment difficile.
Ce moment, c'est le krach boursier du 19 octobre 1987, resté dans l'histoire sous le nom de « lundi noir ». Di Modica conçoit alors un taureau, symbole de l'optimisme financier et de la prospérité : dans le jargon de la Bourse, on parle d'ailleurs de « bull market » pour désigner un marché en hausse. Son message : même quand tout va mal, il faut rester fort et continuer à se battre. Il finance lui-même l'intégralité du projet, pour un coût d'environ 360 000 dollars. La sculpture est fondue par la fonderie Bedi-Makky, dans le quartier de Greenpoint, à Brooklyn, avec l'aide d'un autre artiste, Domenico Ranieri, qui agrandit le modèle et travaille avec Di Modica sur les détails.
La nuit du 14 décembre 1989
Voici le moment le plus savoureux de l'histoire. Tard dans la soirée du 14 décembre 1989, Di Modica et l'équipe de la fonderie arrivent dans le sud de Manhattan avec le taureau à l'arrière d'un camion. Dans un véritable geste d'« art guérilla », ils le déposent illégalement au milieu de Broad Street, sous un sapin de Noël de 18 mètres, juste devant le bâtiment de la Bourse de New York. Pour l'artiste, c'est un cadeau de Noël offert aux New-Yorkais !
Le lendemain, des centaines de passants s'arrêtent pour admirer l'étrange cadeau, tandis que Di Modica distribue des tracts présentant son œuvre. Mais les responsables de la Bourse ne l'entendent pas de cette oreille : ils appellent la police, qui saisit la sculpture et l'emmène à la fourrière. L'affaire provoque un tollé dans l'opinion publique, et le service des parcs de la ville décide finalement de réinstaller le taureau deux rues plus au sud, à Bowling Green, face à Broadway. Le taureau y est officiellement inauguré le 21 décembre 1989.
Un « provisoire » de plus de trente ans
Détail étonnant : la ville de New York n'est pas propriétaire du taureau. La sculpture ne bénéficie que d'un permis temporaire pour occuper l'espace public… un permis provisoire qui dure depuis 1989 ! À l'époque, les responsables affirmaient même que cet emplacement ne serait pas définitif. En 2004, Di Modica met son œuvre en vente, à une condition : que l'acheteur ne la déplace jamais. C'est finalement le milliardaire britannique Joe Lewis, ancien propriétaire de la maison de ventes Christie's, qui l'acquiert. L'artiste conserve toutefois les droits sur son image et intentera plusieurs procès contre des entreprises ayant utilisé des reproductions du taureau sans autorisation.
En 2019, la ville envisage de déplacer le taureau devant la Bourse pour des raisons de sécurité, mais le projet ne se concrétise pas, et la commission municipale chargée du design public refuse de l'approuver en 2020. Le taureau est donc toujours à Bowling Green. Arturo Di Modica, lui, s'est éteint en février 2021 dans sa ville natale de Vittoria.

Le Charging Bull de New York
Le Charging Bull, star de Wall Street
Un taureau prêt à charger
Haut de 3,40 mètres et long de 4,90 mètres, le taureau de Wall Street pèse environ 3 200 kilos. L'historienne de l'art Dianne Durante en a livré une belle description : la tête est baissée, les naseaux dilatés, les longues cornes acérées semblent prêtes à frapper, tandis que le corps musclé se tord sur le côté et que la queue se courbe comme un fouet. La couleur du bronze et la texture dure et métallique de la surface accentuent l'impression de force brute. La sculpture a aussi été pensée pour que l'on puisse en faire le tour, comme pour souligner que rien ne peut entraver le mouvement de l'animal. Pour Durante, son véritable sujet est l'énergie, la force… et l'imprévisibilité des marchés financiers !
Les traditions porte-bonheur
Dès son installation à Bowling Green, le taureau devient un succès immédiat. Adrian Benepe, ancien commissaire aux parcs de la ville, estimait même en 2004 qu'il faisait partie des statues les plus visitées, les plus photographiées et les plus aimées de New York, au même rang que la Statue de la Liberté. Les visiteurs se pressent pour poser devant ses cornes… mais aussi derrière, près de l'attribut qui symbolise sa virilité. Une tradition veut en effet que l'on frotte le nez, les cornes et les parties intimes du taureau pour s'attirer la chance : à force d'être caressées, ces zones du bronze brillent d'un éclat doré !
Fearless Girl, la petite fille qui défiait le taureau
Le 7 mars 2017, à la veille de la Journée internationale des femmes, une nouvelle sculpture apparaît face au taureau : Fearless Girl, une fillette de bronze d'environ 1,20 mètre, mains sur les hanches, qui fixe l'animal d'un air défiant. Réalisée par l'artiste américaine Kristen Visbal, elle a été commandée pour promouvoir un fonds d'investissement composé d'entreprises comptant une part importante de femmes dans leurs instances dirigeantes. Di Modica s'y oppose, estimant qu'elle détourne le message de son œuvre. Après ses plaintes, Fearless Girl est déplacée en novembre 2018 devant la Bourse de New York. À son ancien emplacement, face au taureau, une plaque ornée de deux empreintes de pieds permet aux visiteurs de prendre sa place pour la photo.
Un symbole qui fait aussi débat
Emblème de Wall Street, le taureau est aussi devenu une cible pour ceux qui critiquent le monde de la finance. En septembre 2011, c'est autour de la sculpture que se tient le premier rassemblement du mouvement Occupy Wall Street, avant qu'il ne s'installe dans Zuccotti Park. Des barrières entourent ensuite le taureau jusqu'en 2014. Certains commentateurs l'ont même comparé au veau d'or de la Bible. Au fil des années, il a été plusieurs fois pris pour cible par des manifestants ; en 2019, un vandale a même entaillé l'une de ses cornes, et Di Modica est venu en personne la réparer.
Le Charging Bull à l'écran et dans le monde
Une vedette de cinéma
Le taureau a fait de nombreuses apparitions au cinéma et à la télévision. On le voit notamment dans Le Loup de Wall Street, The Big Short, Hitch, expert en séduction ou encore Arthur, un amour de milliardaire. Dans L'Apprenti sorcier (2010), il prend même vie et poursuit le personnage de Nicolas Cage le long de Broadway ! Il apparaît aussi dans la série Mr. Robot, dans le film Don't Look Up, et dans le film de Bollywood Kal Ho Naa Ho, qui a donné envie à de nombreux visiteurs indiens de venir le voir. Retrouvez d'autres décors célèbres dans notre carte des lieux de tournage à New York.
Des cousins à Shanghai et Amsterdam
Fort du succès de son œuvre, Di Modica a réalisé plusieurs variantes de son taureau, vendues à des collectionneurs privés. En 2010, un taureau similaire a été installé sur le Bund, la célèbre promenade de Shanghai, à la demande des autorités de la ville : légèrement rougeâtre en hommage à la Chine, il se tourne vers la droite, contrairement à son cousin new-yorkais. En 2012, Di Modica a aussi installé, de façon non officielle, un taureau devant l'ancienne Bourse d'Amsterdam.
Voir le Charging Bull : infos pratiques et conseils
Comment se rendre au Charging Bull
Le taureau se dresse sur un terre-plein pavé au milieu de Broadway, juste au nord du petit parc de Bowling Green, dans le Financial District, au sud du quartier de Lower Manhattan. Il est encadré par deux immeubles historiques, le 26 Broadway à l'est et le Cunard Building, au 25 Broadway, à l'ouest. Le plus simple est de prendre les lignes 4 ou 5 du métro jusqu'à la station Bowling Green : en sortant, le taureau est à quelques pas. Repère : le Charging Bull fait face à Broadway, regardant vers le nord, en direction de Wall Street.
Le taureau est visible à toute heure, puisqu'il se trouve en plein air sur la voie publique. Pour en savoir plus sur l'œuvre et sur son créateur, vous pouvez consulter le site officiel d'Arturo Di Modica.
Nos conseils pour la photo
Le Charging Bull est l'une des attractions les plus fréquentées du sud de Manhattan : en journée, une file d'attente se forme souvent pour poser devant la sculpture. Pour une photo sans la foule, venez tôt le matin, avant l'arrivée des groupes, ou en soirée. Prenez le temps de faire le tour du taureau pour l'admirer sous tous les angles, comme l'a voulu son créateur, et n'oubliez pas de poser vos pieds dans les empreintes laissées par Fearless Girl face à l'animal.
Que faire autour du taureau de Wall Street ?
Le taureau est le point de départ idéal pour explorer la pointe sud de Manhattan. Juste au sud, Battery Park offre une belle vue sur le port, et c'est de là que partent les ferries pour la Statue de la Liberté. Toujours à la pointe de l'île, le terminal du Staten Island Ferry vous permettra de vous offrir une superbe traversée de la baie. Et en remontant Broadway, puis Broad Street, vous rejoindrez la Bourse de New York, où tout a commencé, pour saluer Fearless Girl.
Né d'un coup d'audace, sauvé par l'enthousiasme des New-Yorkais et devenu l'un des visages les plus célèbres de la ville, le Charging Bull résume à lui seul l'énergie de New York. Frottez-lui le nez pour la chance, et laissez-vous gagner par son optimisme à toute épreuve !