Imaginez une cathédrale gothique longue de 183 mètres, capable d'accueillir 8 600 personnes sous ses voûtes… et toujours inachevée après plus d'un siècle de chantier. Perchée sur les hauteurs de Morningside Heights, la cathédrale Saint John the Divine est l'un des monuments les plus impressionnants et les moins visités de New York : pendant que les foules se pressent à Midtown, ce colosse de pierre veille tranquillement sur le nord de l'Upper West Side. Préparez-vous à lever la tête très haut, et à découvrir un lieu qui ne ressemble à aucun autre dans la ville.
La cathédrale Saint John the Divine, un chantier de plus d'un siècle
Un rêve d'évêque né au XIXe siècle
L'idée d'offrir à New York une grande cathédrale épiscopalienne remonte à 1828 : l'évêque John Henry Hobart propose alors un terrain du côté de Washington Square. Le projet est enterré, jugé trop ambitieux pour une Église encore associée, dans les esprits, à l'Angleterre que l'Amérique venait de quitter. En 1873, un conseil d'administration se forme autour de l'évêque Horatio Potter et jette son dévolu sur des terrains situés juste au sud de Central Park. La panique financière de la même année ruine les donateurs pressentis, et l'achat est annulé. New York devra patienter encore quinze ans.
Le déclic vient en 1887 : l'évêque Henry Codman Potter annonce publiquement son intention de bâtir une « Westminster Abbey américaine », capable de rivaliser avec la cathédrale catholique Saint-Patrick qui trône déjà à Midtown. Les grandes familles new-yorkaises — les Astor, les Vanderbilt, les Belmont — sortent leur carnet de chèques. En 1889, le choix se porte sur un terrain de Morningside Heights occupé par l'orphelinat Leake and Watts, entre la 110e et la 113e Rue. Le site est cédé à l'Église en 1891 : il présente l'immense avantage d'occuper un bloc entier, sur l'un des points les plus élevés de Manhattan.
La première pierre est posée le 27 décembre 1892, jour de la Saint-Jean, devant plus d'un millier de personnes. Les travaux commencent au début de 1893 et tournent vite au cauchemar : au lieu de la roche solide attendue, les ouvriers tombent sur des poches de schiste tendre et sur une source à une douzaine de mètres de profondeur, pile sous l'emplacement prévu pour l'un des piliers de la future tour. Plutôt que de déplacer l'édifice — déplacer la première pierre porterait malheur —, on creuse des puits jusqu'au socle rocheux, parfois à plus de vingt mètres, que l'on remplit de béton. Le chantier a déjà des allures d'épopée.
Deux architectes, deux styles, une seule cathédrale
Le concours d'architecture, lancé en 1889, avait attiré plus de soixante propositions. C'est finalement le cabinet Heins & LaFarge qui l'emporte en 1891 avec un projet d'inspiration byzantine et romane, très loin des flèches gothiques que l'on imagine spontanément. Leur héritage est encore parfaitement visible aujourd'hui : la croisée du transept, l'abside et les chapelles rayonnantes datent de cette première campagne. En 1900, les quatre gigantesques arcs de granit de la croisée sont achevés et saluées comme la « gloire » du quartier. Le chœur est consacré en avril 1911, après des années de retards et de collectes de fonds laborieuses.
Un mois après cette consécration, coup de théâtre : les administrateurs congédient LaFarge, prévenu par un simple télégramme, et confient le chantier à Ralph Adams Cram, grand maître américain du néogothique. Exit le byzantin, place au gothique français rehaussé d'accents anglais. Cram pousse le souci d'authenticité jusqu'à refuser toute ossature d'acier ou de fer, comme au Moyen Âge, et exige de vrais vitraux de « pot-glass », faits de sable et d'oxydes métalliques selon les techniques médiévales. La première pierre de la nef est posée en 1925. Le 30 novembre 1941, la cathédrale est enfin ouverte sur toute sa longueur — 601 pieds, soit 183 mètres, un record. Une semaine plus tard, l'attaque de Pearl Harbor précipite les États-Unis dans la guerre, et le chantier s'arrête net.
« St. John the Unfinished », la cathédrale qui n'en finit pas
Les New-Yorkais l'ont surnommée avec tendresse St. John the Unfinished, « Saint-Jean l'Inachevé ». Le bâtiment n'est en effet réalisé qu'aux deux tiers. Les transepts manquent à l'appel — celui du nord n'est monté qu'à moitié —, la haute tour prévue au-dessus de la croisée n'a jamais vu le jour, et les deux tours de la façade occidentale, dédiées à saint Pierre et saint Paul, s'arrêtent bien en dessous de leur hauteur théorique. Le dôme de tuiles qui coiffe la croisée, construit en quinze semaines seulement en 1909, ne devait être qu'une couverture provisoire : il est toujours là plus d'un siècle plus tard.
Le chantier a pourtant connu un dernier sursaut. En 1979, la cathédrale ouvre son propre atelier de taille de pierre, le Stoneyard, pour former et employer des habitants du quartier ; faute de maîtres tailleurs américains disponibles, ce sont des artisans anglais qui viennent enseigner le métier. La tour sud recommence à s'élever en 1982, avant que les fonds ne se tarissent au début des années 1990. Résultat : la tour s'interrompt « au milieu d'une phrase », et le contraste entre la pierre neuve et la pierre patinée saute aux yeux quand on lève les yeux depuis Amsterdam Avenue.
L'édifice a aussi traversé deux incendies. En décembre 2001, un feu détruit la boutique installée dans le transept nord inachevé et enfume toute la nef ; il faudra une restauration par tranches et une nouvelle dédicace, en novembre 2008, pour effacer les dégâts et quatre-vingts ans de poussière accumulée. Certains arcs de la nef ont volontairement gardé leur teinte sombre d'avant l'incendie, comme une cicatrice assumée. En avril 2019, un second sinistre touche la crypte et endommage le grand orgue. Une longue campagne de travaux, achevée en 2022, a par ailleurs permis de restaurer le dôme et de le protéger par une couverture de cuivre.
Que voir dans la cathédrale Saint John the Divine
La façade, le Portail du Paradis et la grande rose
La façade occidentale, large de 63 mètres, s'ouvre par cinq portails. Le plus spectaculaire est le Portail du Paradis, sculpté entre 1988 et 1997 sous la direction du maître sculpteur Simon Verity. Ses petites figures d'un mètre ont été polychromées, une pratique qui remonte à la Grèce antique, et leurs visages s'inspirent parfois de commerçants du quartier ou d'amis du sculpteur — une tradition très médiévale. Regardez bien sous les pieds des personnages bibliques : on y voit des gratte-ciel new-yorkais s'effondrer sous un champignon atomique, puis, en dessous, des tailleurs de pierre rebâtir une cathédrale sur les cendres de la ville.
Sous ce portail, les deux paires de portes de bronze dessinées par Henry Wilson entre 1927 et 1931 alignent soixante panneaux en relief racontant l'Ancien Testament, le Nouveau et l'Apocalypse. Chaque battant mesure environ 5,5 mètres sur 3,7. Ces portes monumentales ne s'ouvrent que trois fois par an : à Pâques, pour la fête de saint François d'Assise en octobre, et pour la fameuse bénédiction des bicyclettes au printemps. Au-dessus, la Grande Rose déploie ses 12 mètres de diamètre et plus de dix mille morceaux de verre assemblés par le maître verrier Charles Connick : c'est la plus grande rosace des États-Unis, avec le Christ en son centre, entouré de prophètes et de seize anges.
La nef : 183 mètres de perspective et des vitraux très modernes
Passé le narthex, la nef vous saisit : 76 mètres de long, 45 de large, une voûte à 38 mètres au-dessus de vos têtes, cinq vaisseaux séparés par de puissants piliers. Avec ses 11 200 m² de surface intérieure, la cathédrale Saint John the Divine est la plus grande église d'Amérique du Nord et se classe parmi les quatre plus vastes édifices chrétiens du monde par la superficie. L'espace est si généreux qu'il accueille depuis des décennies expositions d'art, concerts et grandes cérémonies civiques.
Le plus étonnant, ce sont les vitraux. Chaque travée de la nef est consacrée à un domaine de l'activité humaine : le sport, les arts, l'éducation, le droit, la médecine, le travail, la presse, l'armée, la maternité, la paternité… Les verrières basses montrent des figures historiques ou bibliques en action — dans la baie de la médecine, Louis Pasteur inocule un mouton non loin du Christ guérisseur —, les verrières hautes présentent les saints associés, et une petite rosace couronne l'ensemble avec le Christ. Dessinés surtout dans les années 1920, ils n'ont parfois été posés que dans les années 1950 : des images médiévales pour un monde contemporain.
Baissez ensuite les yeux : trois allées de médaillons de bronze incrustés dans le sol composent le Pilgrims' Pavement, le « pavement des pèlerins ». Les allées latérales égrènent les noms et blasons des grands lieux de pèlerinage, l'allée centrale retrace les miracles du Christ. La séquence devrait s'achever sur la Résurrection… mais elle s'interrompt brutalement au niveau du sol inachevé de la croisée. Même le dallage, ici, raconte l'histoire d'un bâtiment resté en suspens.
Le chœur, les colonnes de granit et les sept chapelles des Langues
La croisée, où sont célébrés les offices du dimanche, laisse voir à nu les quatre arcs de granit qui portent l'édifice, ailleurs habillés de calcaire. Au-dessus, le dôme de tuiles imbriquées, signé Rafael Guastavino, mesure 28 mètres de diamètre : la Statue de la Liberté tiendrait dessous. Plus à l'est, le chœur est encadré de huit colonnes de granit monumentales, hautes de 16 mètres pour 1,80 mètre de diamètre, extraites des carrières de Vinalhaven dans le Maine et acheminées par barge jusqu'à Manhattan en 1903 — trois d'entre elles se sont fendues pendant leur façonnage.
Sur les parapets du chœur, vingt niches accueillent les « héros spirituels » de chaque siècle depuis la naissance du Christ : Shakespeare pour le XVIIe, Washington pour le XVIIIe, Lincoln pour le XIXe. La niche du XXe siècle est restée vide jusqu'en 2001, année où le sculpteur Christopher Pellettieri y a taillé Martin Luther King, Albert Einstein, Susan B. Anthony et Gandhi. Autour de l'abside rayonnent enfin les sept « chapelles des Langues », dédiées aux grandes communautés d'immigrants de l'époque et conçues chacune dans un style national différent, du sud au nord : de la chapelle Saint-Jacques, la plus vaste, d'inspiration espagnole, à la chapelle scandinave Saint-Ansgar. Les francophones s'attarderont volontiers dans la chapelle Saint-Martin-de-Tours, patron des Français. Ne manquez pas non plus la chapelle Saint-Sauveur : elle abrite un triptyque d'autel en bronze doré dessiné par Keith Haring, l'une de ses toutes dernières œuvres.
Le coin des poètes et le Grand Orgue
Dans la baie des Arts, côté nord de la nef, l'American Poets Corner rend hommage aux grands écrivains américains — poètes, romanciers, essayistes, dramaturges — dont les noms sont gravés dans la pierre. Juste à côté, le Poetry Wall porte le nom de la poétesse Muriel Rukeyser, qui l'a inauguré en 1976 avec le doyen James Parks Morton pour en faire « un lieu où les poèmes seront toujours accueillis » : on y déposait un poème, on en emportait un autre, et des textes arrivaient par courrier de tout le pays.
Côté musique, le Grand Orgue construit par Ernest M. Skinner entre 1906 et 1910, puis agrandi par la maison Aeolian-Skinner en 1954, compte 8 514 tuyaux. Sa particularité : il commande aussi la State Trumpet, une rangée de tuyaux installée à l'autre bout de l'édifice, sous la grande rose, à quelque 150 mètres du buffet principal. Quand elle sonne, le son traverse littéralement toute la nef. Endommagé par la fumée lors des deux incendies, l'instrument a fait l'objet de longues campagnes de restauration.
Visiter la cathédrale Saint John the Divine : le guide pratique
Comment s'y rendre
La cathédrale Saint John the Divine se dresse sur Amsterdam Avenue, à hauteur de la 112e Rue, dans le quartier de Morningside Heights, entre la 110e Rue (rebaptisée Cathedral Parkway) et la 113e. Le plus simple est de prendre la ligne 1 du métro jusqu'à la station Cathedral Parkway–110th Street, sur Broadway : il ne reste plus qu'à remonter deux blocs vers l'est puis vers le nord, soit cinq à sept minutes de marche. Les lignes B et C desservent une autre station Cathedral Parkway–110th Street, du côté de Central Park : comptez alors une dizaine de minutes à pied vers l'ouest, en montant légèrement. Plusieurs lignes de bus circulent également le long d'Amsterdam Avenue et de Broadway.
Repères utiles : le campus de Columbia University se trouve juste au nord et à l'ouest, Morningside Park descend en contrebas à l'est. Pour tout savoir sur les tickets et les correspondances, consultez notre guide pour se déplacer à New York.
Ce qu'il faut savoir avant de visiter Saint John the Divine
Saint John the Divine n'est pas un musée, mais un lieu de culte toujours actif, doublé d'un centre culturel et civique très vivant. Offices, concerts, expositions d'art contemporain et grands événements communautaires s'y succèdent tout au long de l'année. Des visites guidées publiques sont proposées par la cathédrale elle-même et permettent de comprendre bien plus de choses que la déambulation libre, notamment sur la symbolique du bâtiment. Pour connaître les formules disponibles et les horaires du moment, le mieux est de consulter le site officiel de la cathédrale avant de partir.
Prenez aussi le temps de flâner dans le « close », l'enclos de 4,7 hectares qui entoure l'édifice. On y trouve un jardin biblique, l'école de la cathédrale, la Synod Hall et surtout l'Ithiel Town Building : c'est l'ancien orphelinat de 1843, de style néogrec, le plus vieux bâtiment du site, antérieur à la cathédrale elle-même. Il abrite aujourd'hui un laboratoire de conservation textile qui veille notamment sur les tapisseries Barberini, tissées d'après des cartons de Raphaël.
Quand venir et que combiner avec la visite de Saint John the Divine
La cathédrale Saint John the Divine se prête à toutes les saisons, mais la lumière qui traverse les verrières en fin de journée est particulièrement belle. Deux rendez-vous marquent l'année et donnent une saveur très new-yorkaise au lieu : la fête de saint François d'Assise, en octobre, avec sa bénédiction des animaux, et la bénédiction des bicyclettes au printemps — deux des rares occasions où les grandes portes de bronze s'ouvrent en grand.
Côté itinéraire, ce coin nord de Manhattan mérite une demi-journée entière. Vous pouvez enchaîner avec une balade sur le campus de Columbia, descendre vers Morningside Park, puis rejoindre le quartier de Harlem et ses institutions musicales, ou redescendre vers l'extrémité nord de Central Park, à quelques minutes seulement. Les amateurs d'art médiéval prolongeront volontiers la journée en remontant vers The Cloisters, le musée médiéval installé tout au nord de l'île : deux visions très différentes du Moyen Âge revisité par l'Amérique.
Peu de monuments racontent aussi bien les ambitions, les enthousiasmes et les revers de New York. Un siècle et demi de projets abandonnés, de fortunes englouties, d'incendies et de reprises, pour un vaisseau de pierre magnifique et volontairement laissé en suspens. Poussez la porte : entre le silence immense de la nef, les vitraux dédiés au sport et à la médecine et l'autel signé Keith Haring, vous tenez là l'une des visites les plus surprenantes de Manhattan.
Article co-rédigé avec l'aide d'une IA, vérifié et enrichi par notre équipe.

