Imaginez une colline verdoyante d'où l'on aperçoit la Statue de la Liberté au loin, des allées sinueuses bordées d'arbres centenaires, quatre petits lacs creusés par un glacier, une porte néogothique digne d'une cathédrale... et une colonie de perruches vertes qui piaille au-dessus de votre tête. Bienvenue au Green-Wood Cemetery, l'un des lieux les plus étonnants et les plus méconnus de Brooklyn. Loin d'être lugubre, ce cimetière fondé en 1838 fut l'une des toutes premières attractions touristiques des États-Unis, et il reste aujourd'hui une promenade extraordinaire pour qui veut échapper à la foule de Manhattan.
À première vue, l'idée de visiter un cimetière pendant des vacances à New York peut surprendre. Pourtant, c'est bien ce que faisaient les New-Yorkais du XIXe siècle par centaines de milliers, et c'est encore ce que font aujourd'hui les amateurs d'architecture, les ornithologues amateurs et les curieux d'histoire américaine. Le Green-Wood Cemetery n'est pas un simple champ de pierres tombales : c'est un paysage entièrement dessiné, un arboretum, un musée de sculpture à ciel ouvert et un condensé de l'histoire des États-Unis, le tout étalé sur environ 194 hectares (478 acres) de collines. Prévoyez de bonnes chaussures : on s'y perd avec délice.
Green-Wood Cemetery : l'invention du cimetière-jardin américain
Une idée venue d'Europe
Au début du XIXe siècle, New York étouffe. Les petits cimetières paroissiaux du sud de Manhattan sont saturés, insalubres, et la ville grandit à toute vitesse. Une solution vient alors d'Europe, et plus précisément de Paris : le cimetière du Père-Lachaise, ouvert en 1804, a montré qu'un lieu d'inhumation pouvait être conçu comme un vaste jardin paysager, avec des allées, des perspectives et des monuments. Les États-Unis s'en inspirent dès 1831 avec le cimetière de Mount Auburn, près de Boston, qui lance le mouvement dit des « rural cemeteries », ces nécropoles-parcs installées aux portes des villes.
C'est dans cet élan que le Green-Wood Cemetery voit le jour en 1838, à l'initiative de l'homme d'affaires de Brooklyn Henry Evelyn Pierrepont. Le site choisi n'a rien d'anodin : il s'agit d'un terrain remarquablement vallonné, hérité de la moraine terminale laissée par le glacier qui recouvrait autrefois la région. Collines, vallons, cuvettes naturelles : le relief est déjà spectaculaire, et l'ingénieur David Bates Douglass se charge d'en tirer parti en traçant un réseau d'allées courbes qui épousent le terrain plutôt que de le contraindre. Les premières inhumations ont lieu en 1840. À l'époque, Brooklyn est encore une ville indépendante, et le cimetière se trouve littéralement à la campagne.
Le succès fou d'une attraction touristique
Ce qui se passe ensuite est assez inattendu. Dans les années 1850 et 1860, le lieu devient un but de promenade dominicale extrêmement populaire. On y vient en calèche, en famille, guide à la main, pour admirer les points de vue sur le port de New York, les mausolées les plus extravagants et les compositions végétales. Les chiffres cités à l'époque sont impressionnants : plusieurs centaines de milliers de visiteurs par an, au point que le site est régulièrement présenté comme la deuxième attraction touristique du pays après les chutes du Niagara. Des guides imprimés et des cartes sont vendus aux visiteurs, exactement comme pour un monument.
Ce succès a une conséquence majeure pour New York : il démontre que les citadins ont une soif immense d'espaces verts. Les débats de l'époque sur la nécessité de doter la ville d'un grand parc public s'appuient largement sur l'exemple de Brooklyn, et l'on peut donc dire que ce cimetière a contribué à faire naître Central Park, puis, quelques années plus tard, Prospect Park, situé à quelques rues de là. Une belle revanche pour un lieu que les touristes d'aujourd'hui oublient souvent de mettre sur leur liste.
Un patrimoine classé, toujours bien vivant
La reconnaissance officielle est venue tardivement : le cimetière a été désigné National Historic Landmark en 2006, la plus haute distinction patrimoniale américaine. Environ 570 000 personnes y reposent, et le lieu est toujours en activité. Il est géré par une institution à but non lucratif qui l'entretient, restaure ses monuments et lui a donné une seconde vie culturelle.
Car on ne vient pas seulement s'y recueillir. Le cimetière Green-Wood propose au fil de l'année des visites guidées thématiques, des concerts, des conférences, des expositions d'art contemporain et des sorties d'observation des oiseaux. Reconnu comme arboretum, il abrite plusieurs milliers d'arbres, dont des sujets remarquables plantés depuis près de deux siècles, et attire au printemps les amateurs de floraisons comme à l'automne les chasseurs de couleurs. C'est aussi, tout simplement, l'un des endroits les plus silencieux de New York.
Bref, si votre séjour vous a déjà mené sur les toits-terrasses et dans les grands musées, ce détour par Brooklyn offre un contraste saisissant et un moment de calme rare dans une ville qui n'en propose pas beaucoup.
Que voir au Green-Wood Cemetery : les incontournables
La porte néogothique et ses perruches vertes
L'entrée principale, à l'angle de la 25e Rue et de la 5e Avenue, donne le ton. Cette porte monumentale en grès brun, de style néogothique flamboyant, a été conçue par l'architecte Richard Upjohn — également auteur de la célèbre Trinity Church de Manhattan — et par son fils Richard M. Upjohn. Achevée au début des années 1860, elle dresse ses flèches ajourées et ses pinacles comme le portail d'une cathédrale, avec des panneaux sculptés illustrant des scènes bibliques de résurrection. C'est l'une des plus belles pièces d'architecture néogothique de New York, et elle vaut à elle seule le déplacement.
Levez maintenant les yeux vers les tourelles : vous y verrez un enchevêtrement de branchages qui ressemble à un gigantesque nid collectif. Ce sont des perruches moines (Myiopsitta monachus), des oiseaux verts originaires d'Amérique du Sud installés dans le quartier depuis les années 1970. Elles ont élu domicile dans les recoins de la porte, et leur vacarme joyeux au-dessus d'un portail funéraire produit un contraste absolument irrésistible. C'est devenu l'une des curiosités les plus photographiées du lieu.
Battle Hill, le point culminant de Brooklyn
En montant vers le centre du cimetière, vous atteignez Battle Hill, qui culmine à une soixantaine de mètres : c'est tout simplement le point le plus élevé de Brooklyn. Le nom n'est pas décoratif. Le 27 août 1776 s'est déroulée ici une partie de la bataille de Long Island, premier grand affrontement de la guerre d'Indépendance après la Déclaration du 4 juillet, et cette colline fut âprement disputée entre troupes américaines et britanniques.
Au sommet se dresse une statue de bronze installée en 1920, l'Altar to Liberty: Minerva, œuvre du sculpteur Frederic Wellington Ruckstull. La déesse Minerve y lève le bras en direction du port : elle salue la Statue de la Liberté, visible au loin par temps dégagé. Depuis ce belvédère, la vue embrasse le port de New York, le pont Verrazzano et, dans l'autre direction, la silhouette des gratte-ciel de Manhattan. Un peu plus loin, le monument aux soldats de la guerre de Sécession, inauguré en 1869, aligne quatre figures de bronze grandeur nature.
La chapelle, les catacombes et les lacs glaciaires
Non loin de l'entrée principale se trouve la chapelle historique, achevée en 1911. Elle est signée par le cabinet Warren and Wetmore, les architectes de Grand Central Terminal, et s'inspire ouvertement de la Tom Tower de Christ Church, à Oxford. Intérieur voûté, vitraux, dôme ajouré : c'est un petit bijou souvent désert, où l'on peut s'asseoir quelques minutes.
Plus insolite encore, le cimetière possède des catacombes creusées à flanc de colline dans les années 1850. Un long couloir voûté dessert une trentaine de caveaux familiaux fermés par des grilles — une architecture funéraire rarissime aux États-Unis. Elles ne sont pas accessibles en permanence, mais s'ouvrent lors de certaines visites guidées et événements : renseignez-vous en arrivant, cela vaut le coup.
Enfin, quatre étangs ponctuent la promenade : Sylvan Water, Crescent Water, Dell Water et Valley Water. Ce sont des « kettle ponds », des cuvettes formées par la fonte de blocs de glace laissés par le glacier. Cygnes, tortues, hérons et canards y ont pris leurs quartiers, et leurs berges comptent parmi les coins les plus paisibles de tout Brooklyn.
Les tombes célèbres du Green-Wood Cemetery
Le cimetière est un véritable annuaire de l'histoire américaine. Le peintre Jean-Michel Basquiat, disparu en 1988, y repose sous une dalle très sobre devenue un lieu de pèlerinage pour les amateurs d'art contemporain. Le chef d'orchestre et compositeur Leonard Bernstein, l'auteur de West Side Story, y a également sa tombe. On y trouve encore Samuel Morse, inventeur du télégraphe et de l'alphabet qui porte son nom ; Louis Comfort Tiffany, maître du vitrail et du verre décoratif ; le journaliste Horace Greeley ; l'inventeur de la machine à coudre Elias Howe ; ou encore les lithographes Nathaniel Currier et James Merritt Ives, dont les images ont façonné l'imaginaire américain du XIXe siècle.
Les amateurs d'histoire new-yorkaise chercheront la statue de DeWitt Clinton, gouverneur de l'État et père du canal Érié, coulée en bronze par Henry Kirke Brown en 1853, ainsi que la tombe de William « Boss » Tweed, figure sulfureuse de la machine politique de Tammany Hall. Les passionnés de baseball, eux, iront saluer Henry Chadwick, souvent surnommé le père du baseball, dont le monument est orné de balles et de battes sculptées, et Charles Ebbets, propriétaire des Brooklyn Dodgers. Frank Morgan, l'interprète du magicien dans Le Magicien d'Oz, y repose lui aussi.
Au-delà des célébrités, ce sont parfois les monuments anonymes qui marquent le plus. Le tombeau de Charlotte Canda, jeune fille morte accidentellement en 1845 le jour de ses dix-sept ans, est un chef-d'œuvre de sculpture romantique dont les détails se déchiffrent comme un poème. Et partout, obélisques, anges, colonnes brisées et mausolées néo-égyptiens racontent l'évolution du goût américain sur près de deux siècles.
Un conseil : ne cherchez pas à tout voir. Choisissez trois ou quatre étapes, laissez-vous porter par les allées, et acceptez de tomber par hasard sur un monument que vous ne cherchiez pas. C'est là tout le charme de l'endroit.
Visiter le Green-Wood Cemetery : conseils pratiques
Comment s'y rendre
Bonne nouvelle : le Green-Wood Cemetery est très facile d'accès en métro depuis Manhattan. Prenez la ligne R jusqu'à la station 25th Street, dans le quartier de Greenwood Heights. En remontant à la surface, vous êtes sur la 4e Avenue : il suffit de marcher trois à quatre minutes vers l'est le long de la 25e Rue pour vous retrouver nez à nez avec la grande porte néogothique, absolument impossible à manquer. Comptez une trentaine de minutes de trajet depuis Midtown. Le bus B63, qui descend la 5e Avenue de Brooklyn, s'arrête lui aussi à deux pas de l'entrée principale. Si vous venez du côté de Prospect Park, les lignes F et G desservent la station Fort Hamilton Parkway, proche de la porte sud, tandis que la station 15th Street–Prospect Park vous laisse à un quart d'heure de marche de l'entrée de la 20e Rue. Le quartier est résidentiel et calme : la 5e Avenue, avec ses cafés et ses commerces, constitue un bon repère pour vous orienter.
Sachez que le cimetière compte plusieurs entrées réparties sur son pourtour, mais qu'elles ne sont pas toutes ouvertes en permanence. L'entrée principale de la 25e Rue reste la plus sûre et la plus impressionnante. Juste en face, une ancienne serre victorienne de 1895 a été restaurée et transformée en centre d'accueil des visiteurs : c'est le bon endroit pour commencer.
Préparer votre balade
Le domaine est immense et le relief accidenté : prévoyez au minimum deux heures, idéalement une demi-journée, et des chaussures confortables. Procurez-vous un plan dès l'entrée, car les allées courbes ont vite fait de vous désorienter et les repères manquent. Des visites guidées à pied ou en petit tramway électrique sont proposées selon les périodes, tout comme des soirées musicales et des parcours thématiques : consultez le programme sur le site officiel du Green-Wood Cemetery avant de partir, cela peut transformer votre visite.
Un point essentiel : il s'agit d'un cimetière en activité. Des funérailles s'y déroulent régulièrement et le règlement est plus strict que dans un parc public. Restez sur les allées, parlez à voix basse, tenez-vous à distance de toute cérémonie, ne grimpez pas sur les monuments et vérifiez les règles en vigueur concernant la course à pied, les vélos, les animaux ou les pique-niques, qui ne sont pas autorisés comme ils le seraient ailleurs. Cette réserve fait aussi partie de l'expérience : c'est elle qui rend le lieu si étonnamment silencieux.
Que faire autour du Green-Wood Cemetery
Le grand avantage de cette visite, c'est qu'elle s'intègre parfaitement à une journée à Brooklyn. À l'est, Park Slope et ses maisons de grès brun mènent directement à Prospect Park, dessiné par les mêmes paysagistes que Central Park, et au Brooklyn Museum, l'un des plus grands musées d'art des États-Unis. À l'ouest, le quartier de Sunset Park offre une vue superbe sur la baie et une scène culinaire latino-américaine et asiatique très animée.
Si vous avez la journée devant vous, la ligne de métro qui vous a amené ici file ensuite plein sud vers Coney Island, sa promenade en bois et sa grande roue : le contraste entre le silence des allées du cimetière le matin et le tumulte de la fête foraine l'après-midi est une expérience très new-yorkaise. Quelle que soit la formule choisie, ce détour par Brooklyn vous fera découvrir une facette de la ville que beaucoup de visiteurs ignorent complètement — et c'est précisément ce qui en fait tout le prix.
Article co-rédigé avec l'aide d'une IA, vérifié et enrichi par notre équipe.

