Vous pensiez que Manhattan n'était qu'un océan de gratte-ciel ? Montez jusqu'à la dernière station de métro de l'île et découvrez un tout autre visage. Le quartier Inwood, à la pointe nord de Manhattan, aligne collines boisées, falaises de schiste, grottes préhistoriques et une ferme du XVIIIe siècle, le tout à quarante minutes de Times Square. Ajoutez-y une vie de quartier chaleureuse, largement rythmée par la culture dominicaine, et vous obtenez l'une des escapades les plus dépaysantes de New York.
Où se trouve le quartier Inwood ?
À l'extrémité nord de Manhattan
Inwood occupe la pointe septentrionale de l'île de Manhattan. Le quartier est bordé par l'Hudson à l'ouest, par la Harlem River à l'est et au nord, et par le quartier de Washington Heights au sud. La limite sud fait d'ailleurs débat : selon les sources, c'est Dyckman Street ou, un peu plus au sud, Fairview Avenue. Le tout couvre à peine 2,3 km², traversés du nord au sud par Broadway.
C'est ici que se termine la plus longue artère de New York : Broadway file jusqu'à la pointe de l'île avant de franchir le Broadway Bridge. Avec ses immeubles de cinq à huit étages d'avant-guerre, ses maisons individuelles — parmi les dernières de Manhattan — et ses rues qui montent et descendent, le quartier Inwood a des allures de petite ville posée à l'écart de la métropole.
Marble Hill, la curiosité géographique
Petit casse-tête pour les amateurs de cartes : Inwood est bien le quartier le plus septentrional de l'île de Manhattan, mais pas de l'arrondissement de Manhattan. Ce titre revient à Marble Hill, juste au nord, qui se trouve physiquement sur le continent américain, collé au Bronx. En 1895, le creusement du Harlem River Ship Canal a en effet détaché ce morceau de terre de l'île, avant que l'ancien méandre ne soit comblé. Résultat : un quartier administrativement manhattanien, mais géographiquement bronxien !
Le marbre d'Inwood et les rochers du quartier
Le sous-sol a donné son nom à une roche : le marbre d'Inwood, une pierre blanche et tendre extraite dans le nord de Manhattan du milieu du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle. Trop sensible à l'érosion, elle a fini par être abandonnée au profit d'autres matériaux, mais on en aperçoit encore des morceaux dans les murets d'Isham Park.
L'urbanisation du début du XXe siècle a fait disparaître de nombreux affleurements rocheux, mais plusieurs subsistent en pleine rue, notamment sur Cooper Street entre les 204e et 207e Rues, ou à l'angle de Broadway et de la 216e Rue. Ces blocs de schiste plantés entre les immeubles font tout le charme du secteur.
L'histoire du quartier Inwood
Le meilleur endroit où vivre sur l'île
Bien avant les gratte-ciel, la pointe nord de Manhattan était décrite comme le meilleur endroit où vivre sur l'île : bancs de coquillages, clairières propices au maïs et remontées annuelles de poissons y assuraient une vie abondante. Un important village d'indiens Lenape s'étendait de part et d'autre de l'actuelle Harlem River, sur les rives de Manhattan et du Bronx. Le nom munsee du lieu, Shorakapkok, signifie « l'endroit où l'on s'assied ».
C'est ici que se situerait, selon la légende, l'achat de Manhattan par Peter Minuit aux amérindiens Lenapes en 1626, pour 60 florins et, dit-on, quelques babioles. Un rocher portant une plaque commémore l'emplacement supposé de la transaction, dans Inwood Hill Park. Les historiens restent prudents sur la véracité de l'épisode, mais le lieu vaut le détour.
Des fermes hollandaises à la guerre d'Indépendance
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, de grandes familles d'origine néerlandaise, dont les Dyckman, exploitent ici des centaines d'hectares de terres agricoles. Pendant la guerre d'Indépendance, le secteur est occupé : un campement de plus de soixante huttes abritant des troupes hessoises s'étendait entre les 201e et 204e Rues, le long de Payson Avenue. Il a été mis au jour en 1914 par l'historien local Reginald Bolton, au terme d'une série de fouilles dans le quartier.
L'arrivée du métro et la fin de la campagne
Inwood est resté rural jusqu'au début du XXe siècle. Tout bascule en 1906, quand la ligne 1 atteint le quartier : les promoteurs construisent aussitôt des immeubles de rapport à l'est de Broadway. Dans les années 1930, l'arrivée de la ligne A entraîne le lotissement des grands domaines situés à l'ouest de Broadway et la construction de superbes immeubles Art déco, encore visibles aujourd'hui.
Deux vestiges de cette époque méritent une mention. Le Dyckman Oval, un stade de 4 500 places inauguré en 1915, a accueilli matchs de football américain, combats de boxe et rencontres des Negro leagues de baseball avant d'être démoli en 1938. Et la dernière ferme familiale de Manhattan se trouvait ici, près de Broadway et de la 214e Rue : elle a été vendue puis urbanisée en 1954.
Que voir dans le quartier Inwood ?
Inwood Hill Park, la dernière forêt de Manhattan
C'est la grande star du quartier. Ce parc de 79 hectares, aménagé sur une crête de schiste qui s'élève à une soixantaine de mètres au-dessus de l'Hudson, abrite la dernière forêt naturelle et le dernier marais salant de Manhattan. Rien à voir avec les pelouses dessinées de Central Park : ici, le relief plissé par les glaciers, les vallons et les sous-bois donnent une vraie impression de nature sauvage.
On y explore une dizaine de kilomètres de sentiers, des grottes formées par les glaciers et utilisées autrefois par les Lenapes, ainsi qu'une promenade en bord d'eau. Les ornithologues s'y pressent : plus de 150 espèces d'oiseaux y ont été observées, entre rapaces, oiseaux d'eau et migrateurs. Depuis les hauteurs, la vue porte sur les falaises des Palisades du New Jersey, sur le Henry Hudson Bridge et, de l'autre côté de la Harlem River, sur un immense « C » peint sur une paroi rocheuse du Bronx, emblème de l'université Columbia. Toutes les informations pratiques sont sur la page officielle du parc.
La Dyckman Farmhouse, plus vieille ferme de Manhattan
À l'angle de Broadway et de la 204e Rue se dresse une maison de bois et de pierre qui semble échappée d'un autre siècle : la Dyckman Farmhouse, construite vers 1784-1785 par William Dyckman dans le style colonial néerlandais. C'est la plus ancienne ferme subsistant à Manhattan, vestige du passé agricole de l'île, aujourd'hui transformée en musée et classée monument historique par la ville comme au niveau national. Une visite courte mais saisissante, tant le contraste avec Broadway est fort.
Le Seaman-Drake Arch et Isham Park
Autre curiosité : sur Broadway, à hauteur de la 216e Rue, un grand arc de triomphe se cache entre les commerces. Édifié en 1855 en marbre d'Inwood, le Seaman-Drake Arch est l'unique vestige de la vaste propriété qui s'étendait là, et l'un des deux seuls arcs isolés de Manhattan avec celui de Washington Square.
Tout près, Isham Park occupe l'ancien domaine de la famille Isham, dont le don a lancé, dans les années 1910, la création des espaces verts du quartier. Chaque samedi, toute l'année, le marché de producteurs d'Inwood s'installe sur Isham Street : l'occasion de goûter aux produits locaux et de sentir battre le pouls du quartier.
Baker Field, Muscota Marsh et le bord de l'eau
À la pointe même de l'île, l'université Columbia possède depuis les années 1920 un complexe sportif de 9 hectares, toujours appelé Baker Field par les habitants. Son stade de football américain, qui peut accueillir 17 000 spectateurs, offre une vue imprenable sur le Henry Hudson Bridge et les Palisades. Anecdote pour les amateurs de sport : c'est sur le terrain de baseball voisin qu'a eu lieu, en 1939, la première retransmission télévisée d'un événement sportif aux États-Unis.
Juste à côté, le petit parc de Muscota Marsh, ouvert en 2014, avance sur l'eau et permet d'observer la zone humide restaurée de la Harlem River. Un phoque y a même élu domicile un été, à la grande joie des riverains !
L'ambiance du quartier Inwood aujourd'hui

Un cœur dominicain
Pendant une grande partie du XXe siècle, Inwood a été un quartier très irlandais, avec ses pubs, ses commerces et même un terrain de football gaélique dans le parc, la communauté juive formant le deuxième groupe important. À partir des années 1960-1980, ces familles partent vers le Bronx, le Westchester ou le New Jersey, tandis que s'installe une importante population dominicaine.
Aujourd'hui, Inwood concentre la plus forte proportion d'habitants d'origine dominicaine de New York, en particulier à l'est de Broadway. Cela se traduit par une ambiance très musicale, des bodegas à tous les coins de rue et une vie nocturne animée : la partie de Dyckman Street située à l'ouest de Broadway est devenue un vrai pôle de restaurants et de bars, très fréquenté le week-end. Les principales rues commerçantes sont Broadway, Dyckman Street et la 207e Rue.
Le quartier de Lin-Manuel Miranda
Inwood a vu grandir quelques noms célèbres. Le créateur des comédies musicales Hamilton et In the Heights, Lin-Manuel Miranda, y a passé sa jeunesse. Le futur champion de NBA Kareem Abdul-Jabbar a grandi dans les Dyckman Houses, l'écrivain Jim Carroll y a situé son récit The Basketball Diaries, et Paul Stanley, cofondateur du groupe Kiss, y est né. Plus insolite : Bess Houdini, l'épouse et assistante du célèbre magicien, habitait Payson Avenue, où elle organisa des séances de spiritisme pour tenter de le contacter après sa mort.
Visiter le quartier Inwood : infos pratiques
Comment s'y rendre
Le métro est de loin le plus simple. La ligne A, en souterrain sous Broadway, dessert les stations Dyckman Street et Inwood–207th Street, terminus de la ligne : c'est l'option la plus rapide depuis Midtown, avec un trajet d'une quarantaine de minutes. La ligne 1, aérienne dans ce secteur, marque quant à elle les arrêts Dyckman Street, 207th Street et 215th Street, le long de Nagle et de la 10e Avenue : moins direct, mais bien plus pittoresque, avec des vues sur les toits du quartier.
Côté bus, la ligne M100 relie Inwood à East Harlem via Broadway et Dyckman Street, tandis que plusieurs lignes du Bronx (Bx7, Bx12, Bx20) franchissent les ponts voisins. Les amateurs de train peuvent aussi rejoindre la gare Metro-North de Marble Hill, juste de l'autre côté du Broadway Bridge. Pour rejoindre Inwood Hill Park, descendez plutôt à Dyckman Street ou à 207th Street, puis remontez vers Seaman Avenue.
Conseils de visite et alentours
Prévoyez la demi-journée et de bonnes chaussures : le relief est vallonné et les sentiers du parc sont de véritables chemins de forêt, parfois boueux après la pluie. Le printemps et l'automne sont idéaux, pour les migrations d'oiseaux et les couleurs des feuillages. Comme dans tout parc boisé, mieux vaut visiter de jour et rester sur les sentiers balisés.
Juste au sud, Fort Tryon Park abrite The Cloisters, le musée médiéval du Metropolitan : c'est l'association parfaite pour une journée dans le nord de Manhattan, entre art roman et forêt primaire. Et si vous voulez comparer cette nature sauvage avec un parc entièrement dessiné par la main de l'homme, direction Central Park, une centaine de rues plus au sud.
Loin des circuits touristiques classiques, le quartier Inwood offre un condensé rare d'histoire, de nature et de vie de quartier. Pour poursuivre l'exploration, découvrez notre guide des quartiers de New York : chacun a sa personnalité, et celui-ci est sans doute le plus inattendu de tous.